L’expérience du Bon Samaritain : la pression de l’horloge plus forte que la morale

Vous connaissez peut-être l’expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité. Milgram a montré que nous sommes capables d’infliger les pires tortures, dès qu’une personne dépositaire de l’autorité nous en donne l’ordre.

L’expérience en psychologie sociale dite « du bon Samaritain », est moins connue que l’expérience de Milgram, mais néanmoins fascinante, car elle éclaire une autre de nos faiblesses : la pression du temps peut prendre le dessus sur notre morale.

L’expérience

Comme d’habitude pour ce genre d’étude, les chercheurs de l’université de Princeton lui ont trouvé un titre à rallonge : From Jerusalem to Jericho, A Study of Situational and Dispositional Variables in Helping Behaviors.

Marqués par la parabole du bon Samaritain, les auteurs veulent tester plusieurs hypothèses sur les facteurs qui nous conduisent à aider une personne en détresse. Est-ce que la décision d’aider est plutôt influencée par des facteurs internes comme la religion et le système moral, ou plutôt par des facteurs externes liés à la situation et au contexte ?

Une des hypothèses de l’étude nous intéresse tout particulièrement dans nos réflexions sur le temps : les personnes pressées auraient moins tendance à aider une personne en détresse, et ceci quelles que soient leurs convictions profondes.

Des Samaritains et une victime

Les cobayes de l’expérience sont de jeunes séminaristes, qui ont accepté de participer à une étude sur l’éducation religieuse et les vocations. Bien sûr ils ne savent pas que l’étude porte en réalité sur l’effet des facteurs religieux ou situationnels, notamment la pression du temps, sur la propension à donner de l’aide. Pauvres séminaristes…

Dans une première phase de l’expérience, les cobayes répondent à un questionnaire sur leurs motivations religieuse. Puis on leur présente le second test : ils vont devoir donner une petite présentation de quelques minutes sur un thème. Malheureusement on manque de place dans le bâtiment, et on leur demande de se rendre dans un autre bâtiment pour partager leur courte présentation.

C’est pendant cette transition entre les deux bâtiments que la vraie expérience se déroule. Une personne mal en point est allongée au bord du chemin séparant les deux bâtiments. Quelle va être la réaction des séminaristes en fonction des paramètres de l’expérience ? Le séminariste fait-il un bon Samaritain ?

Comme dans la parabole, une victime est allongée au bord du chemin séparant les deux bâtiments. Bien sûr la victime est un acteur. Les auteurs de l’étude, nous disent que « la victime doit apparaître ambiguë d’une certaine façon – mal habillée, nécessitant sans doute de l’aide, mais potentiellement ivre ou même dangereuse ». L’archétype de la personne qui a besoin d’aide mais qu’on est aussi très tenté d’ignorer.

Les paramètres de l’expérience

Les expérimentateurs vont jouer sur plusieurs paramètres pour comprendre ce qui influence la décision d’aider.

D’abord on fait varier le thème de la présentation demandée aux séminariste pour évaluer l’effet de leurs réflexions du moment sur la probabilité d’aider la victime. Ainsi on demande à une partie des cobayes de préparer une présentation sur la vocation des séminaristes, tandis qu’un second groupe doit réfléchir puis présenter ses réflexions sur la parabole du bon Samaritain.

Deuxième paramètre, on modifie la pression du temps que l’on impose aux cobaye lorsqu’on les envoie vers le second bâtiment. Ainsi, les chercheurs expliquent aux personnes du premier groupe qu’elles doivent se presser : « Oh, vous êtes en retard, ils vous attendent depuis quelques minutes. Vous devriez partir dès maintenant. Aux personnes du deuxième groupe on transmet une pression temporelle moyenne : « L’assistant vous attend, vous pouvez partir ». Enfin pour les personnes du troisième groupe, la pression temporelle est très modeste : « Ils seront prêts à vous accueillir dans quelques minutes, vous pouvez y aller. Si jamais vous devez attendre ce ne sera pas long ».

Les résultats

Le thème qu’on demande de présenter – la vocation du séminariste ou le bon samaritain – a un impact sensible sur la probabilité d’aider. Les séminaristes appelés à parler de leur vocation sont 29% à aider, tandis que ceux devant parler du bon samaritain sont 53% à aider. Les séminaristes pensant au bon Samaritain aident presque deux fois plus que les autres. C’est bien.

Plus frappant, la pression temporelle a un effet beaucoup plus fort sur l’aide. Ainsi 63% des séminaristes apportent de l’aide dans la condition de faible pression temporelle, contre seulement 10% des séminaristes lorsqu’ils ont reçu la pression temporelle la plus forte. En sommes, les séminaristes apportent six fois moins d’aide lorsqu’ils sont pressés !

Et pourtant les chercheurs ont imposé une pression gentillette (« vous êtes en retard »). Ils n’ont pas demandé aux cobayes de battre un record du monde, encore moins menacé de quoi que ce soit si leur chrono entre les deux bâtiments était mauvais. Je fais le parallèle avec l’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité, dans laquelle la figure de l’autorité se contentait d’un laconique « vous devez poursuivre l’expérience ». Chez Milgram, cette simple consigne conduisait les ⅔ des cobayes à torturer le sujet par des décharges électriques (là aussi un acteur qui simulait la douleur). Qu’il s’agisse d’autorité ou de pression temporelle, pas besoin d’en faire des caisses pour influencer à l’extrême les comportements !

L’interprétation

A mon échelle, qu’est-ce que cela signifie ? La pression de l’horloge dégrade mon jugement et influence mes décisions concrètes, parfois dans le sens d’actes contraires à ma morale. Et ceci quelles que soient mes convictions morales profondes ou ma quête intérieure !

Plusieurs causes sont envisageables :

  • respecter un engagement contraint dans le temps serait plus important dans mon système de valeur que d’aider mon prochain.
  • le stress m’empêcherait de réfléchir, d’éprouver de l’empathie et « repousserait » loin dans mon cerveau mes convictions morales.

En fait, peu importe les causes psychologiques profondes ; comment me prémunir des dangers mis en exergue par cette expérience du Bon Samaritain ?

D’abord, en évitant la pression du temps lorsqu’elle est pas vraiment nécessaire. Ai-je vraiment besoin à ce moment de la journée d’être si speed en sachant les risques que j’encours ?

Ensuite en gardant de la marge dans les situations où je risque de tomber dans le piège. Oulala cette rencontre risque d’être tendue, pas la peine d’en rajouter en étant pressé par l’horloge. J’ajoute un peu de marge avant et après pour m'assurer que l’horloge ne deviendra pas mon bourreau.

Enfin, en restant en alerte dans les situations où un temps contraint m’est imposé : « ne suis-je pas en train me comporter comme un salaud » ?

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